La symphonie francophone

Panorama d’une nouvelle génération cosmopolite qui a choisi le français pour écrire le monde.

Depuis Casanova, le choix d’écrire en français, quand ce n’est pas sa langue maternelle, est une longue tradition. Mais, ces derniers temps, une nouvelle génération fait montre sur la scène littéraire contemporaine d’une vitalité réjouissante. Si la voie a été ouverte par le Malien Yambo Ouologuem, lauréat du Renaudot en 1968 pour Le Devoir de violence, on ne compte plus aujourd’hui le nombre de jeunes talents récompensés et plébiscités dès leurs débuts ou presque.

En tête, Leila Slimani, qui est née et a grandi à Rabat au Maroc, sacrée dès son deuxième roman, Chanson douce, par le prix Goncourt, ce qui lui a valu en 2016 d’être l’auteur «francophone (1)» la plus lue en France. Même succès pour Gaël Faye, né au Burundi, de parents franco-rwandais, qui, avec son premier roman, Petit pays, a obtenu une dizaine de récompenses, dont le très vendeur Goncourt des lycéens 2016. Prix des jeunes lecteurs que l’écrivain franco-sénégalais David Diop a emporté en automne dernier pour sa deuxième publication Frére d’âme. Autre rêvélation, Maryam Madjidi, née à Téhéran, qui, avec Marx et la poupée, a décroché le Goncourt du premier roman 2017. Venue aussi d’Iran, Negar Djavadi a fait sensation en France avec sa première fiction, Désorientale, mais aussi aux États-Unis, où la traduction de son roman était parmi les finalistes du National Book Award 2018. Preuve que leurs livres, traversés d’expériences africaines, asiatiques, européennes, et dont le point commun est la langue, séduisent le monde entier.

Une langue qui a été choisie pour des raisons souvent différentes. Des raisons géopolitiques, pour les auteurs issus d’anciennes colonies, où le français est une langue seconde ; des raisons familiales, quand l’un des deux parents est d’origine française ; mais aussi des raisons littéraires. Pour Maryam Madjidi, arrivée en France à l’age de 6 ans, le français est devenu sa langue d’écriture et de lecture. Ainsi, elle n’a « pas hésité une seconde » avant de se lancer dans son premier roman en français. De son côté, Negar Djavadi considère, aprés plus de trente ans d’exil, ne plus maîtriser assez le persan à l’écrit pour revenir à sa langue maternelle. Elle ajoute que, après la fuite de l’Iran, « le monde s’est ouvert à elle en français », sous-entendu la découverte de la liberté d’expression.

Un ton de liberté se glisse aussi dans l’écriture de ces auteurs. Maîtrisant la langue française, mais riches d’une autre culture, ces écrivains ont l’art de se mettre à distance, de regarder le monde avec un décalage qui produit une ironie particulière. Parfois féroce chez Maryam Madjidi : « On efface, on nettoie, on nous plonge dans les eaux de la francophonie pour laver notre mémoire et notre identité et quand c’est tout propre, tout net, l’intérieur bien vidé, la récompense est accordée : tu es désormais chez les Français, tâche maintenant d’être à la hauteur de la faveur qu’on t’accorde. » Parfois poétique chez Gaël Faye : « Quand j’étais haut comme trois mangues, nous confie-t-il, j’avais déjà décidé de ne plus jamais me définir. »

Coups de cœur

Pour d’autres, le choix de la langue française est un acte de résistance dans un espace dominé par l’anglais. Les Québecois font preuve d’une obstination admirable. À l’image de Lise Tremblay (L’Habitude des bêtes, 2018), qui se sent appartenir à « une minorité sur le point de mourir » dans un pays où les écrivains vivent une « double solitude », à savoir qu’ils ne sont pas surs d’être traduits en anglais ni de percer en France. À cet égard, il faut citer encore deux exemples. Anaïs Barbeau-Lavalette, dont le récit La Femme qui fuit est un coup poing narratif et linguistique, avec le portrait d’une grand-mère indigne qui sacrifie sa famille pour devenir artiste dans les années 1950 à Ottawa. Coups de coeur également pour Stéphane Larue et son premier roman, Le Plongeur, lui aussi couvert de prix outre-Atlantique et salué pour son tour de force de raconter en 600 pages la psychologie d’un joueur aspiré par sa passion dévastatrice. Des livres qui ont été soit achetés par des éditeurs français soit qui sont distribués dans les librairies en France, et à juste titre, car désormais ce sont tous ces jeunes auteurs qui irriguent la littérature française, qui lui donnent sa dimension internationale, à l’image du credo de l’écrivain britannique Michael Edwards élu à l’Académie française : « La langue française est une vision du monde. »

(1) Terme auquel nous ne souscrivons pas, en accord avec Véronique Tadjo, écrivaine et universitaire franco-ivoirienne qui rappelle trés justement que l’on « n’écrit pas le francophone ».

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